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Un homme viril

C’est un acteur. Il a joué dernièrement dans un film qui a eu un gros succès et lorsqu’il marche à mon côté les gens se retournent sur lui ou bien disent bonjour en l’appelant par son prénom. J’ai 23 ans. J’en retire une certaine fierté.

Il est très grand – immense serait le mot –, la carrure athlétique, le corps parfaitement dessiné. Son visage est loin d’être aussi spectaculaire mais il a une peau de velours noir et des yeux très doux qui disent à la fois son intelligence et sa vulnérabilité au sein de la masse impressionnante de ses muscles. Il ne semble pas en avoir conscience car il affirme, et sa bouche prend un pli amer,  je plais parce que je représente à leurs yeux le prototype même du nègre. Je regarde son nez et ses lèvres qui sont forts, son teint sombre, ses reins cambrés, ses fesses rondes. Je le trouve simplement beau. Mais je ne le lui dis pas pour ne pas le vexer.

Nous parlons, énormément. Ce n’est pas pour rien que ses amis l’appellent le Philosophe. Il a des idées ambitieuses et neuves sur toutes sortes de sujets. Il a lu ce que j’écris et il dit sur mes mots des choses tellement belles et fines qu’on pourrait les croire siens. Jamais encore je n’avais été entendue ainsi, au cœur de qui je suis. Cela m’émeut. Il me regarde avec intensité et me dit c’est normal, toi et moi nous sommes frère et sœur d’âme.
Je le crois.

Le bar où nous avons passé la journée a fermé. Nous continuons de parler chez moi. Il ne s’est pas assis à mon côté sur le canapé mais en face, à distance, sur un tabouret. Malgré cet écart, à cause de lui sans doute, la tension des mots laisse place à celle des corps. Il se tait. Il semble inquiet soudain. Je ne fais rien pour soulager son silence. Je veux qu’il vienne à moi et m’embrasse. Je veux que ce soit lui qui parcourt la distance qui nous sépare. Je veux qu’il me choisisse. Il le sait. Il finit par approcher. Dans ses yeux la peur. Il pose ses lèvres sur les miennes et ne fait rien de plus. Alors je l’aide, je fouille sa bouche. Il tremble de tout son corps. C’est quelque chose de très doux que cette vague qui le secoue.

Lorsqu’il recule, des larmes coulent sur ses joues qu’il n’essuie pas. Il me dit qu’il doit partir, que l’émotion que lui procure le contact avec ma peau est telle, plus il en mourrait. Il dit encore, en continuant de reculer comme si j’allais l’attaquer, qu’il ne peut vivre que des moments, qu’une histoire en continu c’est au delà de ses forces. Il dit cela en s’excusant et avant que j’aie répondu il a fermé la porte de l’appartement derrière lui.
Je me rassieds dans le canapé. Je regarde le tabouret vide. Je m’aperçois alors que je ne sais rien de lui. Ni le nom de sa mère, ni le nom de ses frères. Ni où il habite. Ni même s’il y a une femme dans sa vie. Il est passé telle une ombre et il a emporté un bout de mon cœur car moi déjà j’étais prête à l’aimer.

Quelques semaines plus tard il m’appelle. Il demande « est-ce que je peux revenir te voir ? » Je pense oui. J’aimerais dire non. Je dis bien sûr.

Il arrive tard, par le dernier métro, et je sais que cette fois je l’aurai pour la nuit. Quoi qu’il me donne je le prendrai. Je n’ai pas oublié sa fuite ni la peine qu’elle m’a causée. Je veux le dépecer et en finir.
Je lui demande de se déshabiller. Comme ça. A froid. Il sursaute mais j’insiste et il s’exécute. Lui aussi après tout est venu pour ça. Son corps se révèle à moi, magnifique. Je l’observe comme je regarderais une photographie : à plat. Puis je le fais tourner sur lui-même et je me repais de sa perfection. Il n’y a pas d’affect dans mon regard, pas même de désir. Un objet et rien de plus, c’est tout ce qu’à cet instant je le fais devenir. Il le sent et ça le met mal à l’aise. Il se colle contre moi pour abolir mon regard. Soit. Il veut du sentiment.

Je mime avec application les gestes de la tendresse. Je joue l’aimante. Peut-être même finis-je par croire possible entre nous la relation qu’il m’a refusée. Son désir monte. Et en moi l’envie que d’autres moments s’ajoutent à celui-ci pour construire une durée. Il pose ses lèvres sur les miennes sans mettre sa langue dans ma bouche. Il caresse timidement mon corps de ses grandes mains. Il me pénètre. A peine est-il entré en moi qu’il tremble déjà. Ca y est. Il a joui. A la lisière de mon sexe.

Il s’écarte, honteux. Je comprends maintenant la raison de ses métaphores sur l’émotion que lui procurait le simple fait de baiser ma bouche. Je n’éprouve aucune compassion. Après tout, c’est lui l’acteur. A lui de composer avec la fraude de sa virilité. Moi je voulais son âme.

Il part dans la nuit, traversé d’un sanglot face à mon regard vide.

5 commentaires
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Catégories : A lire, Hommes d'amour et de haine
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  1. Solo
    dimanche 30 janvier à 13 h 05 min

    Le masque de l’acteur qui tombe, la frustration.
    C’est tellement bien écrit. Pourquoi c’est si court ? Grrrrr !!!

  2. Fatou Biramah
    mercredi 2 février à 3 h 54 min

    On sent comme une once de vécu derrière ces mots hein !

  3. Samuel D Kouame
    lundi 7 février à 15 h 29 min

    J’ai beaucoup aime le cote philosophique qui questionne la perception de l’apparence physique.

    De toute facon, les meilleurs recits sont les propres experiences. Bien ecrit…

  4. Isabelle Boni-Claverie
    mercredi 9 février à 13 h 38 min

    Comme disait Boris Vian : Tout est vrai puisque je l’ai inventé!

  5. Mycko
    lundi 7 mars à 12 h 04 min

    J’avais l’impression de t’entendre me murmurer cette sublime histoire, haletante, en ayant même en tête le visage d’un homme. Le coeur qui palpitait dans ma poitrine, l’intensité des images se bousculant dans ma tête.
    Trois mots: intensité-remerciement-évasion

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