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Tropiques (Chapitre 6)

Il demande : Tu ne me reconnais pas ? Une inquiétude dans sa voix, la même que dans son regard tout à l’heure quand il conduisait.

- Je ne te connais pas.

Il dit qu’il y a huit ans de ça, au Savage, lui et moi avons dansé un zouk ensemble. « Tu portais une robe rouge à bretelles, très moulante. Tu dansais seule sur la piste comme si tu voulais mettre Abidjan sur ta tête. Aucun gars n’osait t’approcher. Sauf moi. Tu te souviens ? » Il passe un doigt sur la courbe de mon épaule. Me prend l’envie de meurtrir son assurance de mâle, cette certitude qu’il a d’avoir laissé une trace dans ma vie. Qu’il sache que j’ai dansé avant et après, au Savage et ailleurs, dans tellement de boîtes, tellement de nuits différentes et toutes identiques, avec lui peut-être, avec d’autres plus sûrement, tant de fois je suis allée sur une piste pour chercher l’oubli. Pourquoi me serais-je rappelée ?

- Parce que c’était moi.

Je ricane et c’est laid. Il approche ses cuisses des miennes. Je me retourne afin de le voir. J’ai deviné juste, son torse est lisse comme celui d’un nouveau-né. Mon sexe se crispe.

« Quand tu as quitté la boîte, je t’ai suivie. Ca, tu t’en souviens ? »

La Triumph avait démarré aussitôt après le taxi dans lequel j’étais montée. Nous filions sur le boulevard Giscard d’Estaing à peu près désert. Dans cet à peu près se risquaient nos vies. Dents serrées, yeux plissés, aussi concentré sur son volant emmailloté de peau de mouton qu’un pilote de course, le taximan à chaque feu rouge grillé m’assurait : « Ne t’inquiète pas, on va semer ce malpoli ! » Et, Boulevard V.G.E., pont Houphouët-Boigny, en montant la Corniche…, pas une seconde la Triumph aux vitres teintées n’avait décollé de notre cul. Comme je criais ! Des cris et rires d’oiseau, mise en joie par cette poursuite de type Far-West dont nous profitions les trois pour nous faire notre cinéma.

Alors, c’était lui. Je lui dis qu’il a changé de voiture. Il rétorque qu’il a changé beaucoup de choses. Les mots quand il les prononce se heurtent les uns aux autres et m’empoignent. Il ne s’était pas arrêté lorsque nous avions fini par arriver chez moi. Pourquoi ?

-       Je savais ce que je voulais savoir.

-       Que la maison était gardée par des gendarmes ?

-       Que tu habitais chez ton grand-père.

Je sursaute. Sa main passe à plat de mes reins à mes fesses. Je frissonne. Il accentue la pression de sa paume. Il raconte qu’il est venu quelques jours après. Un des militaires lui a appris que j’étais retournée en France. Le militaire n’avait pas mon adresse. Les boys non plus.

-       De toute façon, ils ne te l’auraient pas donnée.

-       Tu crois ça ?

Il interrompt sa caresse. La reprend. Il semble sincèrement étonné. « Tu es naïve. » Il m’embrasse les fesses. « Et bien foutue. » Il les claque comme on claque le cul d’une jument. Je rue pour le principe. Il me retient entre ses bras. « J’ai vécu dix ans plus vite, c’est tout ».

Je ricane à nouveau. Je ne peux pas m’en empêcher. Dix ans plus vite ! C’est lui qui est naïf !

Il dit, je sais que tu as vingt-six ans. Je sais ton nom et ton adresse à Abidjan, que tu écris dans des magazines en France, que tu as un sale caractère, et ça me plaît. Ton corps s’est un peu adouci depuis… depuis la dernière fois, mais tu as gardé cet air de vouloir résister aux autres. Je sais que tu as enterré ta mère il y a une semaine. Maintenant tu es seule ici et ça ne va pas être facile.

Je me tais, troublée par la soudaine tendresse de sa voix. Il me caresse la joue. Malgré moi je ploie la tête pour m’abriter dans le creux de sa main, déposer dans cette cavité les choses qui me pèsent et que je ne parviens pas à nommer.  Cela ne me soulage pas, au contraire. Tout un flot que j’avais endigué d’un coup est en train de monter. Il murmure de sa voix déjà basse.

-       Tu t’es trouvée seule dans le bar ce soir. Je suis venu. Il n’y a pas de hasard.

-       J’avais rendez-vous avec quelqu’un.

-       Pas avec celui que tu croyais.

Je veux me lever. Il m’en empêche.

-       Tu as peur ?

-       Non.

Pourquoi cette envie de pleurer. Ma voix a tremblé, c’est certain. Il faut qu’il arrête de passer ainsi le doigt sur mon visage comme si j’étais très belle ou très précieuse, unique ou même aimable.

-       Tu es sûre ?

-       Oui.

-       Alors, reste. J’ai très envie de te sentir.

Le vent tourbillonnait sa plainte monocorde. La mer ressassait. Au loin, la vie. Il m’a enlacée, ce fut le noir. Sa peau sur la mienne. Ses lèvres. Ses bras comme un étau de chaleur. J’étais bien, avec la sensation pour la première fois depuis longtemps d’être enveloppée en quelqu’un. J’ai commencé à fondre et la tristesse que je retenais m’a submergée. Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas sangloté, tout juste me suis-je autorisée à trembler. Oui, j’avais peur. Peur à en crever. Il m’a serrée plus fort contre lui. J’ai ouvert la bouche en un cri silencieux. Sa voix, un souffle dans mes cheveux, répétait sans discontinuer : « Tu me plais. » Tu me plais, tu me plais, tu me plais, tu me plais, tu me plais… Et plus ses mots m’atteignaient plus l’envie de pleurer augmentait, et celle aussi de me retrouver en lui. Je m’abandonnais. Je me suis rétractée.

-       Pourquoi ?

-       Je ne sais pas.

C’est vrai, je ne savais pas. Je sentais juste que ça ne pouvait pas se faire là, maintenant, pas comme ça, pas encore.

Il n’a rien dit. Il s’est rejeté en arrière. Il est parti loin sur la plage.

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