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Tropiques (Chapitre 5)

Ma valise gît ouverte sur la moquette. La nuit a passé puis une autre journée où je n’ai rien fait. Je déambule à travers la maison. Je passe de la chambre au salon à la bibliothèque à la cuisine. J’ouvre le frigo. Je fais mine de me laisser tenter par un soda ou un fruit. Je referme la porte du frigo sans avoir rien pris. Je jette un coup d’œil sur Gilbert qui fait la sieste dans la cour. Je pousse jusqu’au jardin. Je fais quelques pas sur l’herbe. J’enlève mes sandales. Je passe la paume de la main à plat sur les feuilles d’une plante. Cela ne me rend pas plus vivante. Je remonte. Je me traîne. La chaleur m’accable. J’allume un climatiseur, c’est le bruit qui me gêne. Je m’affale sur un canapé. Je suis tentée d’appeler. Je me retiens. J’allume la télé puis je l’éteins. Je regarde mes ongles de pieds. Je m’oblige à ne pas réfléchir, à ne rien laisser sourdre de ce qu’au fond je ressens. Je n’ouvre aucun placard. Je ne range pas. J’évite même de penser à la raison officielle de mon séjour. Le tourbillon des choses à entreprendre m’épuiserait déjà. Je préfère m’asseoir sur le tabouret, dans le couloir de mon ancienne chambre, et regarder par la fenêtre. La maison en face arbore le drapeau tunisien, certainement louée par une ambassade. Aucun bruit ne filtre. Monsieur, Madame et les enfants doivent être en vacances. Après tout, nous sommes en juillet. Les volets restent clos toute la journée. Le soir un gardien vient. Il arrose les hibiscus du jardin. Il disparaît. Un volet s’ouvre à l’étage. La lance du tuyau apparaît – je me demande comment il peut être aussi long –, le gardien arrose les bougainvilliers qui retombent par grappes sous le balcon. Le volet se referme. Petite fille, j’étais fascinée par cette maison bien plus jolie que la nôtre et qui semblait toujours animée de plus de vie. Trois Françaises y habitaient. Trois sœurs. Elles avaient le cheveu brun et court, le visage étroit, le corps sec, la peau hâlée. Elles portaient des shorts en jean quand ma mère m’obligeait à me mettre en robe, même pour jouer. La sœur du milieu avait un petit ami, un blond sur une moto. Quand il partait, elle l’accompagnait au portail. Elle lui peignait les cheveux du bout des doigts. Ils s’embrassaient sur la bouche. Parfois elle montait derrière lui et ils partaient ensemble sur la moto. Je soulevais plus haut le coin du voilage pour les suivre. Au bout de la rue un virage les engloutissait. Une après-midi de nombreuses voitures s’étaient arrêtées. Des enfants en descendaient, en majorité Blancs, quelques uns Africains. C’est la cadette des trois Françaises qui les accueillait. Elle portait une robe rouge à bretelles. A l’oreille droite, malgré ses cheveux courts, elle avait un hibiscus à large corolle, rouge comme sa robe. Elle ne devait pas être plus âgée que moi. Tout l’après-midi les enfants étaient venus. J’entendais leurs cris et leurs rires, par morceaux je les apercevais qui jouaient en maillot dans le jardin ; les gerbes de leurs plongeons me narguaient. A un moment, je les ai vus tous disparaître à l’intérieur de la maison. Je n’ai plus entendu qu’un vague méli-mélo de voix. Puis j’ai reconnu la traditionnelle chanson d’anniversaire. J’ai cligné très fort des paupières pour ne pas pleurer. Le soir les enfants sont partis, un à un dans les voitures qui venaient. La petite Française dans sa robe rouge leur faisait la bise en leur disant au revoir. Elle n’avait plus d’hibiscus à l’oreille mais sur ses lèvres les sourires fleurissaient.

A Grand-Bassam l’aube n’était pas encore tout à fait levée quand nous sommes arrivés. Il semblait que la nuit s’écartait devant nous au fil de notre avancée, nous dévoilant en même temps qu’il s’inventait le décor d’un commencement. Tout était encore indistinct et gris, comme tiré d’un long engourdissement. La mer, le sable, le ciel, les franges des palmiers qui oscillaient au-dessus de nos têtes et l’ombre des cases de villégiature. Même la voiture faisait un bruit plus sourd, cotonneux. Nous l’avons laissée. Il y avait un peu de vent, chaud et mou. Nous marchions l’un à côté de l’autre. Insensiblement il a ralenti son pas pour l’accorder au mien. J’ai vérifié, nous avancions de la même foulée. Il m’a fait signe. Nous nous sommes faufilés derrière une haie de bambous. Les paillotes, peuplées le dimanche d’aventuriers de la chaise longue et du barbecue, étaient vides en ce milieu de semaine. Un panneau de joncs tressés claquait doucement.

Face à lui j’ai enlevé ma robe noire d’endeuillée, mon slip et mon soutien-gorge. Je l’ai tiré par la main pour l’entraîner vers la mer. Il s’est mis à courir. Je l’ai suivi. A son tour il s’est dénudé. Il a plongé dans les vagues. Je me suis étendue sous le soleil qui montait et j’ai commencé à somnoler. M’ont réveillée les gouttelettes d’eau qu’il secouait sur moi à mesure qu’elles dévalaient son corps. J’ai ri. Lui aussi. Nous avons ri ensemble. Ce fut le début de quelque chose. Il est devenu grave. Il a regardé ma bouche et mes yeux, de nouveau ma bouche qui s’ouvrait. Ma respiration a enflé, un vaste bien-être est descendu en moi, c’est à ce moment que mon cœur a dû flancher.

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2 commentaires
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  1. Ping : Tropiques (Chapitre 4) | Le Blog d'Isabelle Boni-Claverie – Scénariste & Réalisatrice

  2. Anita
    Jeudi 24 novembre à 18 h 39 min

    Une vraie « magicienne du mot » ! Deux lignes suffisent pour dessiner une situation…

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