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Tropiques (Chapitre 4)

Il sourit debout tout contre mes genoux, il n’arrête pas. Face au soleil de ses dents, je joue l’indifférence. J’adopte un regard neutre. Contraction. Je clôture les lèvres. Contraction. Je ferme l’ensemble de mon visage. Contraction vaginale ter, j’ai le sexe qui se tord ! Mon corps reconnaît l’amant à venir. Je meurs d’ouvrir les jambes, je les croise davantage. Il s’agit de retarder le moment où l’inconnu aura cessé de l’être, où le monde des possibles deviendra celui des faits, des actes et des défaites, un monde fini que je hais. Je voudrais savourer. Mais le je-ne-sais-quoi qui passe des cuisses de l’homme à mes genoux si vite se propage et s’intensifie… Je suis affolée. Après la liquéfaction des jambes et le branle-bas pelvien, la houle du ventre ! Le cyclone stomacal ! Les tourbillons pulmonaires ! J’étouffe. Ma bouche s’ouvre. Le je-ne-sais-quoi remonte ma gorge et explose sur mes lèvres en un sourire gigantesque. L’homme pousse un rire de victoire et de joie. Je ris aussi malgré mon larynx qui brûle. Je ris, soulagée : mon cœur a été épargné.

Nous sommes partis ensemble du Night and Day sous le regard « je vous l’avais bien dit » de la canne au tailleur dragée. Qu’importe ce faible triomphe de la médisance, j’avais trouvé l’homme pour accompagner ma nuit.

Dans sa voiture, nos vitres abaissées, l’air s’engouffrait, s’enroulait autour de mon visage comme une serviette chauffée à la vapeur qui me lavait. Il conduisait très vite et bien. Je regardai ses mains. Elles étaient courtes et carrées, les ongles d’un ivoire jaune strié de brun, de vilaines mains, décrétai-je, qui ne s’accordaient pas à sa taille relativement élancée, des mains de planteur me dirait-il plus tard en me montrant ses paumes noires. Au poignet il portait une Rolex en or. Sa chemise était normale, les manches retroussées. Il n’avait pas de poils sur les bras. Sa peau paraissait douce à toucher, d’un marron velouté. Sa bouche restait entrouverte alors même qu’il se taisait. Les incisives mordaient le renflé de la lèvre inférieure en un automatisme d’enfant cruel. Son front était très fortement bombé, son nez camus, ses oreilles pointues. Il n’était pas beau. D’où venait qu’il m’ait attirée au point que je le suive sur une simple injonction ?

Soudain, il dit : « Mes condoléances. » Je le dévisage, surprise. « C’était dans le journal. » Il tourne la tête vers moi, ses yeux dans les miens. Je lis une demande, quelque chose que je ne comprends pas. Il reporte son attention sur la route, accélère.

Le bruit du moteur fendait la nuit. Vitesse, vent, Abidjan très belle depuis que sur le quartier du Plateau les dernières lumières s’éteignaient. Et tandis que les buildings orgueilleux se défaisaient, une seconde ville naissait, inconnue des dormants. Ce fut d’un coup une allégresse. Des pans de verre surgirent, nacrés d’obscur, disparurent au creux d’un repli. Le plan d’une improbable galerie entreprit de s’esquisser, un dédale d’évanescences. Paons de verre dont la crête ensanglantait le ciel. Stridulations des lampadaires, leurs brefs filaments d’or. Au long de cette succession d’intermittences, nous allions comme si nous ne devions jamais finir. Un rapide déboîté, il freina. « On va pas rouler toute la nuit. » Je ne répondis pas, assaillie par sa brutalité et par l’odeur de charogne. Là où nous étions, tout plongeait, la ville d’abord. Il sortit, fit quelques pas dans l’herbe boueuse, prit une large bouffée d’air qu’il souffla lentement. « C’est le coin d’Abidjan que je préfère. » Je sortis à mon tour. Au pied de la baie de Cocody, nous avions la cathédrale dans notre dos et face à nous, avec son casino, son bowling, sa patinoire, ses courts de tennis, sa piscine lagon et sa piscine ordinaire, son hall commercial, son cinéma, sa tour longtemps emblématique de notre développement : l’Hôtel Ivoire, véritable temple des loisirs, dont le nom gravé à flanc de colline évoquait une autre ville mirage. A la surface de la lagune, la rencontre des deux constructions, la mercantile et la religieuse, dessinait de prodigieuses bigarrures. Mais la puanteur rappelait qu’au-dessous se déverse, puis croupit, la charge des égouts de la ville et d’autres corps morts dont on dit qu’il vaut mieux ignorer la nature. Abidjan, « perle des lagunes », comme on répète avec complaisance, Sodome des Tropiques, pensé-je plutôt, est née de ce qui la menace le plus : un cœur stagnant et sombre autour duquel elle s’est formée, que malgré ses fortifications de lumière elle ne réussit pas à contenir et qui, un jour, une nuit, bientôt, l’engloutira. Je dis cela à l’inconnu. Il haussa les épaules. A quoi servait de penser ce genre de choses ? Est-ce que tout ne meurt pas en son heure ? Il proposa que nous allions chez lui. Je proposai que nous partions pour Grand-Bassam. Je voulais voir la mer et me rassurer.

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2 commentaires
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Catégories : A lire, Tropiques
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  1. AJ
    Mercredi 22 juin à 14 h 17 min

    Quel choc émotionnel lorsqu’on lit les premières lignes de ce texte ?

    C’est simplement sublime. On rêve d’être à la place de cet homme disgracieux, qui est choisi probablement au hasard par une beauté ivoirienne.

    Quel rêve !

  2. Ping : Tropiques (Chapitre 3) | Le Blog d'Isabelle Boni-Claverie – Scénariste & Réalisatrice

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