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Tropiques (Chapitre 2)

La porte de la maison se referme derrière moi avec un claquement familier. D’un coup, l’appréhension me gagne. Je suis Gilbert dans les escaliers qui mènent aux étages. Au dernier se trouve ma chambre, désertée une nuit où j’avais seize ans. La chambre est au bout du couloir. Le couloir est troué d’une étroite fenêtre. La fenêtre est barrée de fer et voilée de gaze. Dessous, il y a un tabouret. Rien n’a changé, seule moi qui refuse le chiche lit à une place et les posters de Pierrot pleureurs. Je demande à Gilbert s’il reste encore une chambre d’amis. Je m’apprête à répéter ma question, croyant qu’il n’a pas entendu. Il secoue douloureusement la tête. « Alors, la chambre de Madame ! » Son regard croise le mien. Il attrape ma valise. Fait demi-tour. Sa nuque maigre est clairsemée de frisures blanches. Je remarque ce que j’avais omis de voir, qu’il est aussi devenu un vieil homme. Honteuse, je prends un sac, pose la main sur la poignée de la valise. Il me fixe cette fois avec une franche désapprobation. Je m’écarte. Nous retraversons le couloir. Son extrême lenteur trahit sa peine. Je m’applique à le suivre : petits pas lents et chuintants, l’allure de sa dignité. Je bous. Puis j’ai peur. Ma mère est morte ici. Dans son lit, en dormant, après avoir vomi paraît-il le peu qu’elle avait mangé. Le cœur, a dit le médecin. Cela m’avait étonnée : qu’elle soit morte précisément par l’organe qu’elle avait le moins sollicité de son vivant.

La chambre s’avère accueillante. Paisible, même. Il n’y reste plus qu’une vague mélancolie, réconfortante en ce qu’elle me parle de choses connues. Gilbert a allumé le climatiseur. Le ronron bruyant de la machine emplit la pièce. Bientôt l’air froid. J’ouvre la baie vitrée. Pour le plaisir de passer sans transition de la fraîcheur à la touffeur. L’étau d’humidité qui attrape, la suffocation qui en résulte, les pores se dilatent, le corps s’ouvre comme une éponge et invite à l’étreinte. Par terre, sur le tas de feuilles pourrissantes il y a un moineau mort. Je ferme les yeux afin d’entendre si… Oui, il est là, tapi dans les frondaisons, s’adressant au ciel que je ne peux voir, le hou-hou mélancolique de la chouette hulotte. Il se répète en boucle et scande le silence. Gilbert pince la manche de mon chemisier. Je sursaute. Effrayé, il recule. Avec fermeté me désigne le lit ouvert sur des draps impeccablement défraîchis. Je le remercie d’un sourire. J’écoute la décrue de son pas. Je n’entre pas. Mais lorsqu’il a refermé la porte et que vient le silence, au lieu du soulagement escompté un lourd abattement me tombe dessus. Seule, je suis seule. Tout à l’heure aussi chez lui. Plus seule encore cette nuit. A l’abandon comme la maison.

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2 commentaires
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  1. Ping : Tropiques (Chapitre 1) | Le Blog d'Isabelle Boni-Claverie – Scénariste & Réalisatrice

  2. toubrinet celia
    Samedi 18 juin à 7 h 36 min

    C’est très bien écris, les mots sont justes et beaucoup de fraîcheur je me laisse emporter par cette lecture.
    J’ai hâte de lire la suite.

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