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Le Même sang

Un attentat a eu lieu le matin même à Jérusalem faisant onze morts. Cela ne change rien à notre routine. Comme chaque nuit depuis que je suis là nous sortons. Les rues de Tel-Aviv nous embrassent et nous portent jusqu’à l’aube. Comme le dit Anat, on peut mourir à chaque instant. Imagine, tu es à un carrefour, le feu passe au vert, tu traverses avec les autres, qu’est-ce qui t’assure que parmi la foule des piétons ne se cache pas un kamikaze et qu’avant même que le feu ne soit redevenu rouge tu n’auras pas explosé ?, me confie-t-elle avant de retourner danser. J’acquiesce. La même peur de crever me tenaille pour d’autres raisons. Je fuis le sommeil de peur de ne pas me réveiller. Tel-Aviv est une ville pour moi.

Dans le bar aux accents technoïdes, de jeunes Israéliens promènent leurs tee-shirts moulants aux couleurs acidulées et leurs crânes soigneusement rasés, proclamant de fait leur européanité. Je danse parce que c’est encore le moyen d’oublier quand un ventre énorme et tendu de noir se presse contre mon flanc. L’homme porte la redingote noire des fondamentalistes. Il a enlevé son chapeau, libérant ses longues papillotes. Il tient un verre d’alcool à la main et son regard opaque indique qu’il a déjà pas mal bu. Deux mondes se court-circuitent qui n’auraient pas du se rencontrer. Je cherche Anat du regard pour partager avec elle mon étonnement. Mais personne ici ne semble s’émouvoir de sa présence. Lui aussi a peut-être besoin de lâcher les chiens. Il est venu seul s’enivrer et sa danse sans grâce ne semble avoir d’autre but que de se coller contre moi. Son visage est presque aussi énorme que son ventre, son teint rougeaud et ses cheveux d’un blond roussâtre. Il me fixe avec un mélange de désir et de mépris dont l’évidence confinent à la brutalité. Méthodiquement il pousse son ventre contre moi. Chaque fois que je m’écarte il recommence. Sa complexion, le dégoût intense que je ressens en lui à mesure que son désir pour moi augmente, me le font imaginer sous les traits d’un Afrikaaner au temps de l’apartheid. Lui aussi, c’est certain, bave de baiser une négresse loin des femmes à peau blafarde et camisoles grises de sa communauté. La haine monte en moi, viscérale. Je pars au bar avant d’avoir commis un geste violent. C’est alors que je le remarque.

Contrairement aux autres, il a les cheveux mi-longs et très noirs. Ses yeux aussi sont noirs et la tristesse qu’ils dégagent me convient. Devant lui il a posé un appareil photo de professionnel et un verre de whisky largement entamé. Ajoutée à son blouson de cuir râpé, sa panoplie de baroudeur me fait sourire. Il n’a même pas vingt cinq ans et le visage encore d’un enfant. Il me dit qu’il est photographe pour Haaretz, le quotidien libéral, et qu’il rentre de reportage. Je lui demande de me montrer sa carte de presse. Il a sur sa photo d’identité un tel air d’innocence. J’essaie de prononcer son prénom et son nom, je m’emmêle les syllabes. Il m’explique qu’il vient d’Iran. Ses parents, juifs iraniens, ont fui le pays. Il a toujours de la famille là-bas et quelques souvenirs devenus vagues. Son regard se voile. Il vide son verre et me propose, comme pour me convaincre qu’il est bien ce qu’il dit être, d’aller à son studio voir ses photos.
Le gros juif orthodoxe s’est affalé sur une banquette, en sueur. Il sort un large mouchoir en tissu de la poche de son manteau et s’essuie le visage avec. Puis il se mouche. Un peu de morve s’accroche aux poils de sa barbe.

Dehors, la moiteur légère de la nuit, les rues cabossées me rappellent une autre ville neuve, Abidjan. Le jeune photographe me tend son casque de moto. Je le refuse et m’installe tête nue à califourchon derrière lui. Je veux sentir le vent courir librement sur ma peau et dans mes cheveux, profiter pleinement de cette course dans Tel-Aviv déserte.
Dans le minuscule local qui lui sert de bureau, il fait défiler les photos de ses reportages sur l’écran de son ordinateur. Les morts s’enchaînent. Cadavres encore mous, femmes et hommes en pleurs ou criant en direction de l’objectif, soldats de Tsahal, images de la guerre, universalité de la douleur. Les photos bientôt se brouillent sous mes yeux. Le jour est en train de se lever. Je suis fatiguée.

Il propose de me raccompagner. Mon hôtel est proche de la mer. Nous marchons sur la plage. Quelques vieillards prennent un bain matinal ou avancent pieds nus à la lisière des vagues. Les franges d’un parasol ondulent sous le vent. Je lui prends la main. Il a l’air si fragile et perdu. Je passe les deux mains dans ses cheveux, les lissent vers l’arrière pour dégager son front et plonger au creux de son regard. Il frémit, ferme un instant ses paupières pour retenir ses larmes. Il se blottit contre moi. Un enfant. Je l’embrasse doucement, entrouvre ses lèvres, plonge la langue. L’espace d’un instant n’existe que ce baiser qui nous arrache tous les deux à nos peurs. Il s’écarte comme à regret. Tant de tristesse dans ses yeux. Il dit, tout à l’heure j’ai photographié des Palestiniens que les soldats de mon pays avaient tués. Parmi eux il y avait un enfant. Il était à quelques mètres à peine de moi. J’ai vu son sang. J’ai photographié son sang. Et j’ai compris, pour la première fois, que c’était le même que le mien.

3 commentaires
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Catégories : A lire, Hommes d'amour et de haine
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  1. JACQUES lemere
    vendredi 28 janvier à 18 h 12 min

    magique…..je ne l’ai pas lu……en le lisant j’ai vécu cet instant du même sang….ce sang qui lorsqu’il coule a la même couleur et la même odeur….il faut simplement rappeler l’odeur du sang…peut-être…car ceux qui l’ont vu couler, n’oublie pas son odeur metallique ….

  2. xalatparis
    samedi 29 janvier à 12 h 42 min

    merci.au fil de ces portraits d’hommes et de ces instants furtifs et rares se dessine un portrait en creux de la narratrice.
    trouble every night ?

  3. BAUDET Jacques
    lundi 21 février à 10 h 59 min

    C’est bien ressenti et décrit si j’ose dire de l’intérieur. Il y a à la fois de la sensualité dans votre écriture et de l’émotion voire de la poésie.
    Avec mes encouragements à poursuivre dans cette voie où il me semble que vous montrez un certain talent.
    Avec mes respectueuses salutations.

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