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Heil Hitler !

Je frappe une fois à la porte de sa chambre d’hôtel. Cela fait longtemps déjà que je ne l’ai pas vu et j’appréhende son accueil. Me sourira-t-il ? Me repoussera-t-il d’un regard distant ?
Le martèlement de ses talons résonne malgré la moquette, suivi d’un raclement sec de la gorge. Il ouvre… J’ai un choc. Il a pris vingt ans en quelques mois et la mort maintenant est sur lui. Il me détaille d’un regard méchant, s’attarde sur mes chaussures, siffle avec amertume : C’est ton mec qui te les a achetées ?
Je m’abstiens de lui rappeler que c’est lui qui me les a offertes l’hiver dernier.

Il s’efface pour me laisser entrer. Ses jambes maigres flottent dans son caleçon. Il n’a pas fini de s’habiller. J’en profite pour suggérer que nous mangions ici. Il est évident qu’il n’a pas la force de sortir. Lui, auparavant robuste, est devenu hâve et son teint cireux. Il dit pas question, me commande de lui apporter un verre d’eau, prend un comprimé de morphine et décrète que nous irons dîner au Fouquet’s.
C’était lorsqu’il était jeune homme son restaurant préféré, car alors le maître d’hôtel et les serveurs étaient basques comme lui et formaient dans le Paris du fric et des touristes une rassurante enclave provinciale.

Espère-t-il faire jaillir au soir de sa vie l’étincelle de ce qu’il ne sera plus, ce dandy aux beaux cheveux bruns qui roulait en Porsche, habitait un appartement en penthouse et tombait les filles les unes après les autres en veillant à ne jamais s’attacher à aucune ?
Je l’aide à s’habiller. Cela avait été autrefois une forme de complicité entre nous. Il aimait à abandonner son autorité entre mes mains. Je lui faisais couler son bain, en vérifiais la température, lui frottais le dos avec un gant de crin. Je m’assurais qu’il n’avait pas de cheveu blanc, sa coquetterie. Parfois, je brossais longuement ses boucles épaisses. Le soir je l’embrassais sur le front avant qu’il ne s’endorme. Blotti sous ses couvertures comme un enfant, il attendait ma venue. Je l’aimais.

Mais ce soir, face à cet homme recroquevillé sur ses besoins, que la maladie rend agressif et qui m’ordonne d’un ton aigre de faire ci puis ça, je ne ressens aucune compassion, rien que de l’agacement. Je prends sa veste, je glisse son bras droit dans la manche – à gauche le cœur, à droite les poumons, là où niche sa tumeur. Tout son visage se crispe. Il me repousse, se raidit. Visiblement cela ne suffit pas à conjurer la douleur intolérable qui le traverse. Au bord de la dislocation, il claque des talons, lève haut le bras qui lui fait si mal et crie :  Heil Hitler !

Je reste hébétée.

Lui a l’air rassemblé.

On dirait que ca lui a fait du bien son petit geste martial. La brume dans son regard s’est dissipée. Pour un peu il paraîtrait guilleret. Mais voilà, il se rappelle que je suis là, debout devant lui, et que j’ai tout vu. Il me fixe avec une lueur inquiète qui laisse place à une supplique muette. Je ne réponds pas. Surtout, ne rien dire. J’enfouis toute parole qui pourrait l’absoudre.
Alors la peur le recouvre, primitive, épaisse, atroce, la peur des lâches, des bourreaux, de ceux qui tuent mais s’assurent d’abord que leur victime est plus faible qu’eux. Quelles atrocités a-t-il commises ?

Je regarde cet homme que jadis j’admirais se recouvrir presque littéralement d’une croûte de terreur, et je me demande depuis combien de temps déjà il vit avec toute cette merde tapissée au fond de lui.
Nous restons ainsi un instant qui dure une éternité. Il ne dit rien. Moi non plus. A quoi bon ? Nous savons tous les deux à quoi nous en tenir désormais. Il avale un nouveau comprimé de morphine. Nous prenons un taxi pour aller au Fouquet’s.

Il meurt deux jours après, seul dans sa chambre d’hôtel.

7 commentaires
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Catégories : A lire, Hommes d'amour et de haine
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  1. Fanny Lesage
    vendredi 4 février à 11 h 01 min

    Très dur mais magnifique.

  2. Boni Marie-Christine
    mardi 8 février à 23 h 40 min

    Dur, mais beau !

  3. Carine Hazan
    mercredi 9 février à 11 h 38 min

    très beau, on en voudrait plus:-), bravo!

  4. sara
    lundi 14 février à 15 h 48 min

    j’aime beaucoup !

  5. Véronique
    samedi 19 février à 17 h 48 min

    Bravo, c’est dense

  6. Holie
    dimanche 15 mai à 10 h 54 min

    Belle illustration de la force du silence
    Bravo
    Je vous découvre tout juste grâce à Arte . J aime votre sensibilité magnifique

    • Isabelle Boni-Claverie
      vendredi 2 décembre à 21 h 19 min

      Merci infiniment…

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